Chapitre 28
Confidences
Amarande s’assied sur un banc à l’ombre d’un peuplier et commence son récit.
- En Juin 1990 je suis arrivée à l’aéroport de Belfast avec mes parents, ma sœur Marion et mon frère Nathan. Nous devions passer un mois de vacances à explorer notre pays d’origine.
Mon père remplissait les formulaires à l’hôtel de Victoria Street tandis que le reste de la famille se dirigeait vers les chambres. De loin, nous avons vu une femme brune parler à mon père. Elle faisait de grands gestes et riait.
Quand il nous rejoignit, il nous a dit :
- La fille d’un gros client a réservé dans le même hôtel que nous ! J’ai été surpris de la voir !
Je n’étais pas convaincue de la véracité de cette explication. Sous son calme apparent il semblait embarrassé. J’ai risqué une question.
- Papa, pourquoi ne pas nous l’avoir présentée ?
- Je le ferai plus tard, allons d’abord nous installer.
Les jours suivant mon père s’éclipsait pour des raisons futiles ce qui m’intriguait. De plus il était d’une nervosité excessive. .Maman commençait sérieusement à s’inquiéter. Puis arriva le jour doublement fatal. Cette femme inconnue s’adressa à Maman alors que nous nous promenions dans les boutiques de souvenirs.
- Madame Tromel j’ai besoin de vous parler.
- Je vous reconnais, je vous ai vu parler à mon mari à notre arrivée. Qu’avez-vous à me dire de si urgent ?
- Je m’appelle Irène, je suis une collègue de votre mari…
Là, j’ai vu maman pâlir. Elle devait penser au mensonge de papa. Sa voix tremblait un peu.
- Con -tinuez…
- Il veut divorcer pour vivre avec moi mais il n’a pas le courage de vous le dire…
Curieusement le visage de maman resta impassible.
- Depuis combien de temps dure votre aventure ?
- Bientôt deux ans….Et ce n’est pas une simple aventure…
- Bien…Maintenant laissez-nous…
Irène insistait.
- Qu’allez-vous faire à présent ?
- Cela ne vous regarde pas.
Nous sommes rentrés à l’hôtel. Maman m’a demandé de rester dans notre chambre tandis qu’elle rejoignait papa dans la leur.
Elle est revenue plus tard, le visage ravagé par les larmes et d’une voix neutre annonça :
- Les enfants, préparez vos affaires, nous retournons en France.
J’ai couru voir papa, il était effondré dans un fauteuil. Il ne me dit pas un mot. Je ne pouvais le laisser comme çà, j’étais tiraillée entre mes deux parents.
J’ai dit à Maman que je restais parce que j’avais peur que mon père ne fasse une bêtise.
- Amarande, tu as raison, il est capable de tout. Prend un vol plus tard ma chérie.
- Maman n’y a-t-il pas un moyen d’arranger les choses ?
- Je ne sais pas…Pour l’instant je dois m’éloigner de lui….Prendre du recul…
Papa n’arrivait pas à accepter ce départ précipité. Irène s’était vengé parce qu’il venait de lui apprendre qu’il ne divorcerait jamais et que leur relation était terminée.
Il me dit d’emballer mes affaires et d’appeler un taxi. Nous sommes partis pour l’aéroport oubliant même de prévenir la réception de l’hôtel. Papa s’empressa de changer nos billets pour prendre le même vol que maman. Hélas, du hall d’embarquement nous avons vu l’avion s’engager sur la piste d’envol. Nous voulions prendre le vol suivant mais il n’y avait rien avant le lendemain alors nous sommes retournés à l’hôtel. Nos chambres étaient réservées et payées pour encore trois semaines.
Dans la soirée, nous apprenions la catastrophe. L’avion s’était écrasé après quinze minutes de vol.
Comme des fous nous nous sommes précipités à l’aéroport. Selon les dernières informations, il n’y avait que très peu de survivants. Tandis que papa s’affalait sur un banc, j’attendais d’autres nouvelles. Quand je revins, mon père avait disparu.
Je le cherchai dans l’aéroport pendant deux heures. Je retournai à l’hôtel où j’eus une nouvelle surprise ! Ses vêtements avaient disparus !
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Amarande s’arrête de parler. Elle est en larmes. Les évènements sont durs à relater. Brenn s’approche d’elle sur le banc.
- Prenez votre temps…
- Merci mais il vaut mieux que je termine le plus vite possible sinon je n’en aurai plus le courage…
- Quand avez-vous retrouvé votre père ?
- Deux ans plus tard !…Par hasard… Je n’ai jamais su ce qu’il avait fait durant ces vingt quatre mois ! Les retrouvailles furent explosives parce que je lui en voulais de m’avoir abandonnée.
- Pourquoi ne pas être rentrée en France ?
- Je ne voulais pas repartir sans l’avoir trouvé. Je n’avais jamais perdu espoir. Et puis…Personne ne m’attendait en France…J’ignorais pour Marion….
- Comment avez-vous vécu durant tout ce temps ?
- Pendant mon séjour à l’hôtel j’ai rencontré une fille, Jane. Nous avons sympathisé. Emue par mon histoire, elle a proposé de m’héberger jusqu’à ce que je retrouve mon père. J’ignorais qui elle était jusqu’à ce qu’elle rentre un soir, complètement essoufflée et furieuse. Un attentat contre les protestants avait raté.
- Cela ne vous a pas fait peur ?
- Je n’avais pas de travail, très peu d’argent, pas de famille alors j’ai accepté de la suivre dans ses aventures. J’ai appris plus tard qu’elle était une personne très influente du groupe de l’IRA. J’ai pris fait et cause pour ma religion et je l’ai suivie partout.
- Vous étiez en situation irrégulière, comment avez-vous trouvé un emploi ?
- Jane m’a procuré des faux papiers au nom de Amarande O’Connel née à Belfast. Elle m’a également fait embaucher par un cabinet d’avocats quand elle a su que j’avais fait des études de droit. C’est lors d’une manifestation avec Jane que j’ai revu mon père. Il avait énormément maigri. Il était hagard au milieu d’un groupe de clochards. Je l’ai ramené avec beaucoup de mal chez mon amie et ensuite je me suis installée avec lui dans la pension où il fut trouvé….
Amarande s’interrompt une nouvelle fois. La vision de son père baignant dans le sang lui est encore intolérable.
- Pourquoi tout cela m’est-il arrivé ?
Elle ne refoule plus ses sanglots. La tension est trop forte. Brenn est touché par son désarroi et lui prend la main.
- Nous pouvons reprendre plus tard…
- Non, il est préférable d’en finir. C’est peut-être dangereux pour vous d’être ici….Et pour moi…
- Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas été suivi et je suis protégé…Connaissez-vous les raisons du décès de votre père ?
- Un groupe d’unionistes protestants très virulents pensaient que j’étais sa compagne et non sa fille. En raison de mes activités avec Jane, mon père avait reçu des menaces, d’autant plus qu’il m’avait accompagnée lors des dernières manifestations.
- Votre père a donc bien été assassiné.
- Oui, et je connais les coupables d’où, en partie, la raison de ma mise au vert.
- Pourquoi avoir quitté votre activité du cabinet d’avocats pour le métier de danseuse dans un cabaret ?
- C’est une longue histoire… Je n’ai pas vraiment quitté mon emploi…j’ai fait une trêve pour autre chose…C’est tellement compliqué ! Auparavant, dans un pub un soir, j’ai rencontré votre père. Bobby était en déplacement pour ses affaires et visiblement il n’avait pas le moral. Un de ses amis avait été torturé par la police secrète anglaise et venait de décéder. Son histoire m’a intéressée et je lui ai proposé de rencontrer mon patron, Maître Cunningham. De fil en aiguille je me suis retrouvée chez une médiatrice en charge des affaires policières véreuses.
Durant son séjour, j’avais beaucoup revu votre père. Il ne m’avait pas parlé de sa femme, ni de vous et avant son départ, nous avons passé la nuit ensemble. Ce n’était pas seulement physique mais empreint de beaucoup d’amour. Nous avions une correspondance suivie et dès qu’il le pouvait, il venait me voir.
Maître Cunningham me présenta à des membres d’un service spécial. Ils proposèrent de m’engager dans une boite de nuit comme danseuse pour confondre des policiers truands. Infiltrée, au milieu d’eux, j’appris des choses horribles dont je ne vous parlerai pas, cela se saura à l’audience.
Votre père avait peur pour moi alors après mes preuves remises à la médiatrice, j’ai quitté Belfast pour Ennis avec son aide. Je me suis installée dans un appartement à côté de la maison de Sean Carrey, que vous connaissez. C’est à ce moment là que j’ai appris que Bobby était marié et avait un fils. Seulement j’étais déjà follement amoureuse de lui et je n’ai pas pu le quitter.
L’affaire de corruption suivait son cours et le patron du cabaret ne semblait pas avoir de doute sur moi quand je lui ai dit que je quittais la région. Il m’a demandé où j’allais et j’ai répondu : Dublin. Pas question de lui dire la vérité.
J’ai pris contact avec des compatriotes de Jane dans le Comté de Clare en 1996 au moment où les unionistes catholiques et les protestants reprenaient le conflit.
- Et vous avez entraîné mon père dans votre sillage !
Brenn a parlé brusquement. Amarande se tait un moment puis, tristement :
- Je vois que vous m’en voulez toujours.
- Excusez-moi mais c’est parce que je pense que mon père a été assassiné à cause de vos activités.
- Vous avez tort…Attendez un instant…
Elle se dirige vers la maison. Elle tient une lettre lorsqu’elle revient et se rassoit à côté de Brenn.
- Tenez…Lisez….
Amarande mon amour,
Ma femme a tenté de se suicider en apprenant notre liaison. Mon beau-père veut que notre histoire prenne fin et je ne peux m’y résoudre sans te revoir.
Viens me rejoindre à Burren, dans notre petit hôtel. J’ai besoin de te serrer encore une fois dans mes bras. Je t’aime tant !
Ma chérie j’ai tellement besoin de toi. Comment allons nous pouvoir vivre l’un sans l’autre !
Je t’en supplie, rejoins-moi. Peut-être trouveras-tu une solution ! Ne me laisse pas seul !
Je t’aime
Bobby
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